Panissières
Le monorail, un scandale
politico-financier.
Le pourquoi.
Entre 1870 et 1880, Panissières qui comptait 5000 habitants
réclamait une liaison avec Feurs. La survie des nombreuses
industries de fabrication de toile et de
linge de maison en dépendait. Feurs représentait un
débouché naturel pour ses industries par la présence
de la RN82 et de la liaison Paris Lyon par le Bourbonnais.
La route qui relie ces deux communes est sinueuse et pentue, Panissières
est à 640 m d'altitude et Feurs à 350 m d'altitude.

Les projets.
Le conseil général reçu plusieurs projets intéressants.
Le premier concernait une ligne à
voie métrique entre Feurs et l'Arbresle par Panissières
mais fut écarté en raison de son coût.
Le deuxième, identique au premier se limitait à la
desserte de Panissières mais fut abandonné car il
ne desservait aucunes communes intermédiaires.
Un tramway à vapeur sur route fut également proposé
mais rejeté en raison du peu de capacité de transport.
Un projet belge, pour aménager une partie du département
de la Loire dont la liaison Panissières Feurs fut rejetée
pour cause de capitaux étrangers.
Le dernier projet, présenté par la compagnie des chemins
de fer vicinaux fut également rejeté en raison d'un
coût de 70 000 francs (1880) au kilomètre.

La préparation.
Ce dernier rejet intervint en décembre 1887, à la
veille du renouvellement du conseil général. Le sénateur
Francisque Reymond élu le 1er janvier 1888, ingénieur
de l'école centrale des arts et manufacture était
un spécialiste des questions ferroviaires. Son ami Charles
Lartigue (à ne pas confondre avec Henri Lartigue), qui réalisa
plusieurs essais de transport à rail unique dans le sud oranais
algérien déposa un brevet pour son système
de transport à rail unique.
Il convainquit les Anglais de créer une compagnie pour réaliser
son invention. C'est ainsi qu'une ligne sur le procédé
Lartigue vit le jour entre Listowel et Ballybunion en Irlande. La
construction débuta en 1887 et l'exploitation commença
le 1er mars 1888. La centaine de passager, logés dans huit
voitures mettait 35 minutes pour parcourir les 16 kilomètres
dans un bruit épouvantable. Cette ligne fut exploitée
durant 35 ans et fermée le 14 octobre 1924.

La décision.
Mais retournons dans la Loire pour découvrir la suite de
cette épopée.
Un voyage dont il ne reste aucune trace, emmène le sénateur
Reymond et l'ingénieur en chef du contrôle en Irlande.
Au retour, ils se déclarent émerveillé et présentent
un rapport à l'assemblé. La simultanéité
des événements, voyage, rapport, et dépôt
d'un projet par Charles Lartigue pour la liaison Feurs Panissières
montre que tout était préparé à l'avance
pour convaincre l'assemblé.
Malgré tout, le projet de C. Lartigue, d'un coût de
40 000 francs au kilomètre remporta au vote 12 pour et 12
contre. La voix prépondérante du président
fit adopter ce projet de monorail.
La déclaration d'utilité publique fut prononcée
le 9 juin 1891 après qu'une convention entre le préfet
de la Loire et la société " Le Monorail "
ait été signé le 3 décembre 1890. Après
bien des péripéties, la société d'exploitation
du chemin de fer d'intérêt local de Feurs à
Panissières et extensions fut crée. Son siège
était à Feurs et la présidence était
assurée par Pierre Raus, entrepreneur de travaux publics.
La concession de 66 ans précisait que l'exploitation était
aux risques et périls du concessionnaire.

Le cahier des charges.
Quant au cahier des charges, il précisait que la voie était
du type Lartigue avec chevalet de 1 mètre de haut. Les cornières
d'entrecroisement posées sur traverses en chêne reposait
sur un ballast d'au mois 10 centimètres d'épaisseur.
Le rail porteur pesait 13,5 kg par mètre et les rails de
guidage 5,5 kg par mètre. La ligne de 17 kilomètres
de long passait par les gares de Feurs, Donzy, Salvizinet, Panissières.
Les courbes devaient être supérieures à 25 mètres
et la déclivité maximum de 25 millimètres par
mètre.
La ligne devait être ouverte 18 mois après la déclaration
d'utilité publique soit fin 1892.
Habituellement, dans ce genre de chantier, les retards apparaissent
lors de la construction. Dans cette affaire, le retard apparu dès
le début de lancement, la création de la société
ne fut approuvée que 6 mois après la date de mise
en service prévue !!!!!
Le projet de tracé fut avalisé en février 1893
et les travaux débutèrent en janvier 1894 (pour une
date de mise en service fin 1892) !
Lors de la construction, de nombreux rapports classés sans
suite, alertent le préfet sur la mauvaise qualité
de la construction et le non-respect du cahier des charges, traverses
en cornières métallique, peu ou pas de ballast
..
De plus, c'est la machine n°1 qui sert à la construction,
ce qui est contraire à la convention. Le chantier se poursuit
et voit la démission de l'ingénieur conseil qui alerte
le préfet par un rapport sur les pratiques illicites de Lartigue.
Ce rapport comme beaucoup d'autre restera sans suites.

La ligne.
La ligne, d'une longueur de 16 885 mètres partait de Feurs,
près de la gare PLM à 347 mètres d'altitude.
Elle se dirigeait en direction du sud et une courbe de 50 mètres
la ramenait vers l'est le long de l'ancienne route de Lyon. Elle
coupait la RN89 par un passage supérieur métallique.
Ce pont était simplement formé par une élévation
progressive des chevalets jusqu'à une hauteur de 5,50 mètres.
Ensuite la ligne longeait la RD60 en passant par la halte de la
Varenne. Elle traversait la Loise au confluent de la Charpassonne
par un pont poutre métallique de 18 mètres de portée.
A partir de ce point, le trajet en plaine se terminait et notre
monorail attaquait la partie montagneuse avec une rampe de 25 mm/m.

Après la halte de Salvizinet,
la ligne suivait la rive gauche de la Charpassonne puis la rive
droite grâce à un pont poutre de 43 mètres avec
une pile intermédiaire. Elle passait ensuite par les arrêts
de La Palle et du Reynard avant d'atteindre la gare de Cottance.
La gare de Cottance était la seule gare d'évitement
mais elle était à plus d'un kilomètre du centre
et desservie par un mauvais chemin. Ensuite, la ligne desservait
Chez Ronze à l'intersection de la route de Cottance à
Panissières puis faisait un aller retour de près de
2 kilomètres en rive droite puis en rive gauche de la Charpassonne.
Au passage, elle desservait la halte du Pirepoint. Au confluent
de la Charpassonne et du ruisseau de Panissières, la ligne
suivait ce dernier jusqu'à son terminus en desservant la
halte du vieux Panissières, quartiers bas du bourg. Il lui
fallait ensuite encore 2 kilomètres pour atteindre le terminus
situé à 583 mètres d'altitude. Comme la gare
de Cottance, la gare de Panissières n'eut que deux voies
et deux plaques tournantes.

Le matériel.
Le matériel prévu consistait en 2 locomotives, 7 voitures,
4 fourgons et 13 wagons. Les locomotives n° 1 (Feurs) et n°2
(Panissières) furent construites par les établissements
Bietrix de Saint-Etienne. En 1894, seule la machine n°1 est
livrée. La n°2 sera gardée par le constructeur
pour défaut de paiement. Elle ne sera livrée qu'en
1898. Les machines avaient une force de traction de 1 800 kg et
des cylindres de 220 mm de diamètre pour une course de 300
mm. Le poids à vide était de 9,6 tonnes et le poids
total en charge de 12 tonnes.

La machine n°1 servit à la construction de la ligne.
Bien qu'elle n'eut que peu de kilomètres, elle présentait
déjà de nombreuses avaries. La machine n°2 fut
livrée alors que la compagnie était moribonde. Ce
fut une machine neuve qui partit à la casse. Les autres éléments
roulants, à l'exception des tombereaux qui servirent à
la construction furent construit par la société ANF
à Blanc Misseron. Ce matériel fut limité à
5 voitures, 3 fourgons et 13 wagons. Tout ce matériel roula
très peu et fut réformé lors de la déchéance
de la société du monorail. Il partit chez un ferrailleur
lyonnais du quai perrache.

Les essais.
En juillet 1895, Pierre Raus prévient le préfet que
les travaux sont assez avancés pour prévoir une ouverture
au public. Ce dernier nomme une commission pour reconnaître
et éventuellement réceptionner l'ouvrage. Le voyage
de reconnaissance est prévu le 22 août 1895. La légende
veut que le voyage inaugural se solde par l'effondrement de la voie
et le retour à pied des personnalités. Cela fut écrit
à tort et les archives plus sérieuse démontre
un enchaînement de faits autres. Préalablement au voyage
du 22 août, des essais préliminaires eurent lieu les
17 et 20 août 1985. Lors de l'essai du 20 août, auquel
l'ingénieur Coste participait, le directeur de la compagnie
et quelques ouvriers firent un aller-retour à faible vitesse.
Si l'aller se passa correctement malgré une instabilité
notoire de la voie, un incident intervint au retour. Lors d'un freinage
en courbe près du hameau de La Valette, la voie à
été arrachée et déplacée latéralement
sur environ 22 mètres. Le tablier d'un pont subit également
un déplacement. Les travaux de réparation furent entrepris
immédiatement et le train rentra à Feurs quelques
heures plus tard.
Comme prévu, la commission réunie par le préfet
parcourue la ligne le 22 août 1895. Le trajet se fit à
vitesse réduite, il fallut en effet 2 heures pour parcourir
les 16,885 km de voie. Tous se passa bien excepté les balancements
latéraux, torsions du rail et autres désagréments.
Dans son procès verbal, la commission repoussa la demande
de mise en service pour cause de ligne inachevée, absence
de bâtiments de gare, téléphone, d'installations
marchandises. L'absence de seconde locomotive et de la voie trop
légère était également mentionnée.

La fin du monorail.
La compagnie engagea quelques travaux comme la construction de guérites
en bois en guise de gare. Dès octobre, tout s'arrêta
par manque de finances. A la suite de nombreuses mises en demeures,
la compagnie du monorail fit quelques promesses mais aucun travaux.
Elle déclara néanmoins que la ligne serait prête
le 14 août 1896. Cet optimisme était parfaitement illusoire,
la construction étant abandonnée depuis un an. Deux
marches préliminaires eurent lieu avec l'ingénieur
Coste les 11 et 13 août et la commission fit le voyage le
14. Elle était composée des ingénieurs Delestrac
et Tauzin, du sénateur Reymond, du conseiller Galley, des
administrateurs de la compagnie Raus et Lescanne. Par contre, Charles
Lartigue, convoqué par le préfet était absent
!!!!!!!!!
Ces essais furent encore plus désastreux que ceux de 1895
car aucun des trois trajets ne permit d'atteindre Panissières.
Le parcours des personnalités s'arrêta à 10
km de Feurs par manque de vapeur. Il fallut une heure pour retrouver
la pression nécessaire pour redémarrer et effectuer
les 400 mètres restant jusqu'à la gare de Cottance.
La, le train fit demi-tourr et retourna sur Feurs. Les officiels
s'en retournèrent à Feurs par un autre moyen, le sénateur
Reymond, quant à lui, s'était éclipsé
à la halte de Donzy prétextant une affaire urgente
!?.
Bien entendu, la commission refusa une nouvelle fois l'autorisation
d'exploitation.
Lors du conseil général du 21 août, le conseiller
Colombet arriva à obtenir le principe de la déchéance.
Le sénateur Reymond obtint que le rapporteur soit un de ses
amis qui proposa un compromis. Celui-ci fut accepté par le
préfet contre toutes attentes. Dans ce compromis, c'est le
conseil général qui avance les fonds nécessaires
au renforcement de la ligne et autres finitions. Après 10
mois de travaux complémentaires, à la charge du contribuable,
la commission donna son accord pour l'exploitation provisoire de
la ligne Feurs-Panissières. Les conditions imposaient une
vitesse maximale de 20 km/heure et une charge maxi. de 15 tonnes.
A ce moment, c'est la compagnie du monorail qui déclara ne
pas avoir les ressources nécessaires à l'exploitation.
La déchéance fut signée par le préfet
le 10 avril 1899.
Une adjudication fut lancée pour trouver un exploitant de
la ligne à la convenance du concessionnaire (monorail ou
ligne traditionnelle). Par trois fois, la consultation fut infructueuse,
seul Lartigue par le biais d'une société douteuse
essaya de reprendre pied sur le monorail.
Le département décida la vente de tout le matériel
et une transaction fut faite entre la société Chenavaz,
ferrailleur à Lyon pour la somme de 53 000 francs. Rapellons
que le projet belge de 70 000 Francs/km était jugé
trop cher!!!!!!

Conclusion.
En premier lieu, on constate un échec technique. La ligne
du monorail de Panissières à Feurs, construite d'une
façon plus légère que celle fonctionnant en
Irlande n'a pas résisté au tracé pentu et sinueux
de notre région.
La compagnie n'a pas su ou voulu gérer un chantier de cette
ampleur en premier lieu par le non-respectt du cahier des charges.
Mais le vrai scandale provient du montage financier de cette affaire.
Comment imaginer le soutien sans faille du sénateur Reymond
à Charles Lartigue, la passivité de la majorité
des conseillers, le peu d'empressement du préfet à
instruire les rapports alarmistes des ingénieurs des mines
et des ponts et à trouver systématiquement des solutions
arrangeantes pour Lartigue et sa compagnie.
De nos jours, nous appellerions ces faits de scandale politico-financier.

Extrait de La Loire, Berceau du rail
français, aux éditions ARF. Ce livre est disponible
à la bibliothèque municipale de Panissières
(FL625.1 - FAU)
Vous pouvez retrouver des vestiges
de la ligne du monorail en parcourant le sentier pédestre
balisé blanc-jaune avec une locomotive.
Actuellement, le circuit des anciens ponts au départ
de Salvizinet est en ligne ici.
|